Quand on parle de la transition énergétique et durabilité du Maroc, les chiffres qui font habituellement la une des journaux sont impressionnants. Le gouvernement met en avant 46 % de capacité électrique renouvelable installée, un chiffre qui place le Maroc parmi les leaders africains. Le complexe solaire de Noor Ouarzazate, avec sa tour réceptrice centrale de 247 mètres, se dresse comme un symbole mondial de l'ambition en matière d'énergie propre.
Mais voici la tension qui définit la réalité énergétique du Maroc aujourd'hui : la capacité installée n'est pas la même chose que la production réelle.
En 2022, le Maroc a produit près de 43 térawatts-heures d'électricité, mais les inefficacités du réseau ont fait que seuls 38 TWh environ ont atteint les utilisateurs finaux. Et malgré l'expansion visible des parcs solaires et éoliens, les combustibles fossiles ont généré 83 % de l'électricité en 2022, le charbon représentant à lui seul près de 60 % du mix en 2024. Au bout de la chaîne, comparé à tout ce que consomment les Marocains (du diesel des voitures au butane des cuisines), les énergies renouvelables représentent à peine 4 % de la consommation énergétique nationale totale.
Ce fossé entre l'ambition et la livraison est le point de départ pour comprendre ce que signifie réellement la transition énergétique et durabilité au Maroc pour son économie, ses ménages et ses industries.
Une stratégie construite sur trois piliers
La stratégie nationale de l'énergie du Maroc, lancée en 2009, repose sur trois piliers : l'extension de la capacité renouvelable, l'amélioration de l'efficacité énergétique et durabilité de 20 % d'ici 2030 et le renforcement de l'intégration régionale grâce aux interconnexions électriques avec l'Europe et l'Afrique subsaharienne.
Dans cette optique, le pays s'est fixé des objectifs ambitieux selon toutes les normes mondiales : 52 % de capacité d'électricité renouvelable d'ici 2030, révisée à la hausse à 56 % d'ici 2027, et un engagement conditionnel à éliminer complètement l'énergie au charbon d'ici 2040. Un programme d'investissement de 12 milliards de dollars pour 2025-2030 est en cours de déploiement, prévoyant de construire près de 16 GW de nouvelle capacité de production, dont 80 % proviendront d'énergies renouvelables.
Pourquoi les énergies renouvelables restent-elles insuffisantes en pratique ?
Le défi central est l'intégration. Le Maroc a construit de grands projets, mais le réseau qui les relie aux foyers et aux entreprises n'a pas suivi le rythme.
La ligne de transport reliant les provinces du Sud, où se situe une grande partie de la nouvelle capacité éolienne et solaire, est déjà saturée. Tant que de nouvelles lignes à haute tension ne seront pas opérationnelles, une partie de cette énergie propre restera bloquée.
Il existe également des problèmes structurels plus profonds. L'évaluation de la performance climatique du gouvernement lui-même signale des lacunes importantes dans la mise en œuvre : des normes d'efficacité des bâtiments existent, mais manquent de ressources pour le suivi ; les appareils gourmands en énergie restent largement disponibles ; et le rythme du développement solaire et éolien a été ralenti par des différends technologiques et des retards dans les appels d'offres.
L'obstacle le plus critique est peut-être financier. Les experts estiment qu'attirer 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires d'investissements privés sera essentiel pour accélérer la prochaine phase de la transition énergétique et durabilité du Maroc.
L'ancrage des combustibles fossiles
Derrière la poussée des renouvelables, le système énergétique du Maroc reste ancré aux combustibles fossiles importés. Près de 90 % de l'approvisionnement énergétique du pays provient de l'étranger, ce qui rend l'économie vulnérable aux chocs de prix mondiaux.
Le charbon fournit toujours la puissance de base qui maintient la stabilité du réseau. Mais les combustibles fossiles s'étendent bien au-delà de l'électricité : le diesel alimente les transports, le fioul lourd alimente l'industrie, et le gaz butane chauffe les maisons et fait fonctionner les cuisines. Ce sont les combustibles dont dépendent réellement les ménages et les entreprises, et ce sont précisément les plus difficiles à remplacer.
Cette dépendance n'est pas seulement technique ; elle est aussi politique et économique. Les subventions aux produits pétroliers restent politiquement sensibles, et le gouvernement a eu du mal à les supprimer compte tenu de l'utilisation généralisée du gaz butane par les ménages marocains.
Où se produit réellement la transition ?
Malgré ces contraintes, la dynamique s'accélère dans plusieurs domaines.
Dans les provinces du Sud, les projets à grande échelle se multiplient. Fin 2024, ces régions représentaient environ 25 % de la capacité renouvelable installée du Maroc, avec plus de 1,3 GW opérationnel et 1,4 GW supplémentaire prévu d'ici 2027. Le parc éolien de Tarfaya, avec ses 131 turbines et sa capacité de 300 MW, alimente déjà l'équivalent de 1,5 million de foyers.
À l'horizon, l'hydrogène vert suscite de sérieux investissements. Sept consortiums internationaux ont été sélectionnés pour développer projets dans les provinces du Sud, avec une capacité totale qui devrait atteindre 10 GW d'électrolyseurs pour produire de l'ammoniac vert, des carburants synthétiques et de l'acier vert destinés aux marchés d'exportation. Le projet Chbika près de Guelmim, mené par TotalEnergies, vise à produire 200 000 tonnes d'ammoniac vert par an en combinant l'énergie solaire et éolienne avec de l'eau de mer dessalée.
Dans le secteur de l'électricité, l'éolien et le solaire ont fourni près de 25 % de l'électricité nationale en 2024, contre seulement 9 % en 2015. La part du charbon a commencé à diminuer, passant de 70 % en 2022 à 59 % en 2024.
Ce que cela signifie pour les ménages et les entreprises
La transition n'est pas abstraite. Pour les ménages marocains, elle se traduit dans les factures d'électricité qui consomment déjà une part importante des revenus ; certaines familles à Ouarzazate, par exemple, consacrent environ un cinquième du revenu mensuel moyen à l'électricité en été, où la climatisation est une nécessité.
Pour les entreprises, le coût de l'énergie et l'incertitude quant aux prix et à l'approvisionnement futurs affectent la compétitivité. Le passage à la production renouvelable locale offre la promesse de coûts énergétiques plus stables, mais seulement si le Maroc parvient à surmonter les défis de réseau et d'intégration qui y font actuellement obstacle.
L'opportunité de la décentralisation
Une alternative émergente pourrait remodeler la participation des Marocains à la transition. Les experts et les groupes de la société civile appellent de plus en plus à un passage à l'énergie renouvelable décentralisée : panneaux solaires de toiture, micro-réseaux locaux et systèmes communautaires qui permettent aux ménages et aux entreprises de produire leur propre électricité.
Un rapport récent de l'Initiative IMAL pour le climat et le développement estime que les toits du Maroc pourraient générer entre 20 et 67 TWh d'électricité propre d'ici 2035, soit l'équivalent d'une capacité installée de 8,6 à 28,6 GW et un marché potentiel valant jusqu'à 31 milliards de dollars. De tels systèmes pourraient créer entre 13 000 et 43 000 emplois au cours de la prochaine décennie, tout en réduisant la pression sur le réseau central et en renforçant la résilience.
Pourtant, des barrières réglementaires subsistent. Le cadre juridique de l'autoproduction, la loi 82.21, a vu ses décrets d'application retardés, créant une incertitude qui freine les investissements. À ce jour, trois décrets d'application clés (2.25.100, 2.24.804, 2.24.761) sont en vigueur, mais plusieurs textes complémentaires concernant les procédures d'autorisation, les conditions techniques de raccordement, les conditions de vente de l'électricité excédentaire aux gestionnaires de réseau et les services de stockage d'énergie prévus par la loi sont toujours en cours d'élaboration pour couvrir toutes les dispositions de la loi 82.21.
Perspectives d'avenir
Le Maroc est à un moment charnière. Le pays a prouvé qu'il peut construire des infrastructures renouvelables de classe mondiale. Mais le passage de la capacité théorique à la consommation réelle d'énergie propre nécessite un ensemble plus complexe de changements : modernisation du réseau, réforme réglementaire, choix technologiques plus clairs et plus grande participation citoyenne.
La question n'est plus de savoir si le Maroc peut construire de grandes centrales solaires, mais s'il peut repenser son système énergétique afin que les citoyens, les entreprises et les industries marocaines puissent accéder et bénéficier de cette énergie propre produite.
Au cours des prochains mois, ce blog explorera comment les chercheurs, l'industrie et les décideurs politiques travaillent à combler ce fossé, et ce qu'il faudra pour faire de la transition énergétique et durabilité du Maroc une réalité pour tous.
Ceci est le premier article d'une série consacrée à la transition énergétique et durabilité du Maroc. Le second article, sur les réseaux décentralisés et l'implication des foyers, sera publié le 15 septembre.